10.2.17

Alias

Ce jour-là Alias fut pour la première et millionième fois de sa vie désarçonné. Son nom - tout le monde le savait, croyait-il - était Alias Bardot. Se faire traiter de Alias seulement lui causa un désarroi profond et inquiétant. Alias seulement n'était même pas la moitié de son nom et comparé au présent le passé (disait-il) avait un poids disproportionné .

Par ailleurs il comprennait facilement - et approuvait - le soulagement de la personne qui l'avait traité de Alias seulement. Il reconstituait sans difficulté le monde défait de cette personne, le monde au bord du gouffre, en voie de se faire ronger par les rayons gamma: Alias Bardot, qui n'était qu'un simple Alias, s'arrogeait un nom complet : prénom et nom de famille. Horreur. Le ciel se couvrait - Alias s'en apercevait et en était chagrin - de nuages noirs, ou du moins gris foncés.

Ceci d'un point de vue purement physique. Il est facile de crompendre - mieux, de partager - l'accablante sensation de délabrement moral, subjectif, éthique, que cette personne avait ressentie en essayant de le traiter par son nom complet. Et en concomitance la plénitude de la reconstruction de ce même monde, - Alias allait même au point d'utiliser le mot, pourtant pas innocent, d'univers. Il nourrissait déjà envers cette personne une attraction familière, quasi sensuelle, comme s'il la connaissaît ne fut-ce que de vue. En le traitant de Alias elle avait sans doute reconstitué un monde au bord de l'abîme, au bord du désastre imminent. Il s'en réjouissait.

Alias - il avait adopté cette amputation de son plein gré, faut-il le dire? - était néanmoins inquiet. Il aimait aider les gens perdus, ceux pour qui les autres ne sont que la moitié d'eux-mêmes, ceux qui se proposent sans raison apparente de redresser les torts, soigner les plaies, laver les blessés, habiller les nus; tous ceux, en un mot, pour qui une lanterne morale est aussi importante qu'une béquille pour les boîteux. Mais il craignait, au fond de lui, d'être mal compris. "Que serait-il de ces gens sans une cible, sans une cause?" se demandait-il en buvant un demi pastis à la terrasse de la Livresse. Il voulait que tout le monde fut heureux, y compris - ou surtout - les redresseurs de torts, ceux qui sont - ô bénis ! - capables de se faire un matelas avec les certitudes morales sur lequel ils se coucheront cette nuit-même.

Enfin, tout ceci pour expliquer pourquoi Alias faisait pour la première fois de sa vie une chose qu'il a déjà fait souvent : se badigeonner de parfum dans la rue. Du vrai parfum, je veux dire. Pas de l'eau-de-Cologne. "L'indignation vraie mérite un vrai parfum", s'est-il dit en sortant le flacon de son sac à dos.

Alias se baladait donc dans les rues de cette ville dont la seule beauté sont les femmes - toutes, même les laides, sont belles - enrobé d'un aura de parfum, plongé dans un profond désarroi et - alléluia ! - soulagé: il avait aidé (involontairement, certes, mais néanmoins aidé) une personne qu'il ne connaissait pas à redresser un tort, à reconstituer un monde, à sauver l'humanité.

Dire qu'il était fier n'est point suffisant. Il était en paix avec lui-même, réconcillié avec le monde.

Et il sentait bon, ce qui n'est pas peu dire.

(Para o E. P., avec in merci gigantesque à Anouk, qui a fait beacoup plus que m'aider avec le français.)